Quitter son maître

« C’était au temps où le désert était le refuge des saints, des ermites, des fous de Dieu, des affamés d’éternité. Il advint donc qu’un de ces jours de sable ardent sous les oiseaux, un jeune novice s’en vint à la porte de la cabane où vivait l’abbé Pohémen. Il appela.

– Entre, mon fils. Que veux-tu de moi ? dit l’abbé.
Ils s’assirent dans l’ombre tiède où il n’y avait rien d’autre qu’une litière, un bol et une cruche d’eau.
– Mon père, dit le moinillon, je dépéris, je suis en peine. Je me sens, malgré mes efforts, mal accordé de coeur et d’âme au maître qui guide ma vie. Je sais que vous le connaissez. Sa foi, sa force et sa sagesse sont indiscutables, et pourtant quelque chose grince entre nous. Conseillez-moi, je vous en prie.
C’est étrange, pensa l’abbé. Ce jeune moine, en vérité, n’a pas besoin de mon conseil. Il sait ce qu’il convient de faire. Pourquoi donc est-il indécis ?
Il lui dit enfin :
– Mon garçon, veux-tu que cet homme t’enseigne ?
– Evidemment, oui, j’aimerais.
– Eh bien reste avec lui, c’est simple, répondit l’abbé Pohémen.
Le moine le remercia et retourna, la tête basse, à l’ermitage montagnard où son maître avait son logis.

Passèrent vingt ou trente jours. Un matin, dans le vent des dunes, Pohémen vit quelqu’un courir. C’était à nouveau le novice. Parvenu dans l’ombre du seuil :
– Mon père, dit-il, aidez-moi. Je m’efforce autant que je peux, mais les paroles de mon maître ne me font pas de bien du tout. Ma foi, auprès de lui, s’éteint. Que dois-je faire ? Eclairez-moi.
– Que désires-tu ?
– Qu’il m’instruise, et que j’en sois enfin heureux.
– Retourne donc auprès de lui, mon garçon. Que te dire d’autre ?
– Mais enfin… risque le novice…
Il n’en dit pas plus et s’en alla. Il s’attarda dans le désert jusqu’à la nuit, perclus de doutes. Comme le feu de l’ermitage apparaissait parmi les rocs :
 » L’abbé Pohémen a raison, se dit-il. Dieu veut m’éprouver. Je dois donc me faire violence et quoi qu’il m’en coûte, tenir.  »
Il tint à peine une semaine.

Quand l’abbé le vit revenir, il rit tout doux, le nez au vent.
– Alors ? Dit-il.
– Je n’en peux plus.
– Tu le quittes donc ?
– Je le quitte.
– A la bonne heure, dit l’abbé. Qu’avais-tu besoin d’un conseil ? Fallait-il donc que tu en viennes à maudire ta propre vie pour écouter enfin ton coeur ? Car c’est lui, le meilleur des maîtres ! Sois fidèle à ce que tu sens et, quoi qu’il t’arrive, jeune homme, tu n’iras jamais de travers. Entre donc, j’ai quelques galettes qu’un caravanier m’a données. Elles sont parfumées au cumin. N’en as-tu pas l’eau à la bouche ? Bénies soient-elles, et toi aussi ! « 

Henri Gougaud, Le livre des chemins

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