Lève-toi et marche

Il était une fois un roi ni meilleur ni pire qu’un autre, vaniteux et vindicatif, assez sot mais environné d’experts en tout ce qui remue, bref sans surprise ni relief sauf qu’il s’imaginait si grand qu’il lui arrivait d’oublier ses escarpins à talonnettes dans les tapis cérémoniaux.

Il advint ainsi, par malheur, qu’un soir de bal masqué dans la salle aux cent lustres (il était déguisé en César triomphant), comme il saluait l’assemblée du haut de l’escalier royal, il s’emmêla si mal dans sa toge romaine qu’il dégringola jusqu’aux pieds des porteurs de plateaux de toasts. Il s’en tua net les deux jambes. Rien ne put les rafistoler.

Il se vit donc forcé par le corps médical de marcher avec des béquilles. Son prestige en fut écorné. Ses experts travaillèrent donc à lui rendre l’éclat du neuf. Un génial communicateur, après deux ou trois jours de transe chamanique quasiment ininterrompue, trouva la parade adéquate.

– Puisque notre bon roi, dit-il, est à jamais embéquillé, que ses sujets le soient aussi. Que l’embéquillement soit le signe pour tous d’une confiance retrouvée, d’une enthousiaste adhésion à la modernité nouvelle. Et que les fous, les rétrogrades, les marginaux inconséquents, bref les possibles terroristes qui se risqueront à sortir sans leurs béquilles de bois dur soient désignés à la vindicte et privés de leurs droits sociaux.

Le peuple a ceci de commun avec le boa de la jungle qu’il est capable d’avaler, les yeux fermés, n’importe quoi. Pour faire comme tout le monde, tout le monde s’embéquilla. Évidemment la vie ne fut plus aussi simple, mais peu à peu, puisqu’il fallait, on se laissa flotter du bas. Le roi mourut. Il fallait bien que cela, un jour, lui arrive. On épingla sur son cercueil la béquille d’or des héros.

On pouvait à nouveau marcher, comme autrefois, sur ses deux pieds. C’est ce que dit un homme simple, un jour, dans un jardin public. C’était un de ces sans-bâtons que l’on regardait de travers quand il passait, les mains aux poches, à proximité des enfants. On lui répondit méchamment.

– Aller sans béquilles ? Utopie, faux espoir, rêverie perverse. On marche ainsi depuis toujours. Et d’abord qui t’envoie, quelle secte, bonhomme ? Que cherches-tu ? Que nous veux-tu ?
– Vous informer, répondit l’autre. Regardez, faites comme moi. On peut mettre un pas devant l’autre, trotter si l’on veut, ou flâner. Essayez donc ! Que risquez-vous ?
– Ne l’écoutez pas, il radote. Ces gens sont des dangers publics !

On s’assembla autour de lui, on l’insulta, le bouscula, on brandit des cannes ferrées. Heureusement, il courait vite, beaucoup plus que les béquillards. Il s’en revint à sa campagne cultiver ses choux et ses fleurs.

Après quelques jours de paix triste, une femme vint. Elle lui dit :
– Je ne sais pas ce que tu vaux, mais j’aimerais bien essayer.
– Tu as deux pieds, deux jambes. Marche.
Elle tomba bientôt dans ses bras. On dit qu’ils eurent des enfants et qu’ils grandirent sans béquilles.

C’est peut-être vrai, va savoir.

Henri Gougaud, Le livre des chemins

desirdetre.com
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