Les anges de la vieille

C’était une vieille paisible. Ses yeux d’enfant riaient toujours. Elle vivait seule dans son mas, avec quelques poules et sa chèvre. Tous les soirs, de Pâques à Toussaint, elle allait passer la veillée chez ceux de la ferme voisine. Quand il fallait aller au lit, après une heure de tricot, de tisane et de papotage, les trois garçons de la maison lui disaient :
– La nuit, sur la garrigue, vous risquez des peurs bleues. Nous vous raccompagnons.
– Allons, répondait-elle, je n’ai besoin de rien Je dis mon chapelet, je demande là-haut que l’on m’envoie deux anges, ils viennent et ils me gardent. Bonsoir la compagnie !
Et tous saluaient sur le pas de la porte en riant doucement de sa naïveté.
Or, un soir, les garçons voulurent un peu s’amuser d’elle.
– Si nous allions faire les anges ? dit l’un d’eux en catimini. Habillons-nous d’un drap pour avoir l’air célestes, courons sur son chemin et portons-la chez elle.
Ils s’esquivèrent avant que la vieille s’en aille, se cachèrent derrière un roc. Il faisait un beau clair de lune. Ils la virent sortir de l’ombre. Elle marmonnait sa litanie, son chapelet aux doigts.
Mais elle n’était pas seule. Devant elle marchait un être en brume blanche, et derrière elle un autre. La vieille cheminait entre eux, tranquillement.
Bien des années après, le curé de Gréoux connut ces jeunes gens. Ils avaient quatre-vingts ans d’âge quand ils lui contèrent l’histoire. Ils en tremblaient encore. Ils avaient vu des anges.
J’ai dit la vérité. Qu’elle vous tienne chaud. « 
Henri Gougaud, L’Almanach
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