Le sans-gêne

Une femme vient de terminer ses courses. Au comptoir du self, elle achète un bol de soupe, va s’installer à une table, y pose son plateau et s’aperçoit qu’elle a oublié de prendre une cuillère. Elle repart aussitôt en direction du comptoir.

Revenant à sa place une minute plus tard, elle trouve un homme installé devant le bol, trempant sa cuillère dans la soupe. « Quel sans-gêne, pense-t-elle ! Bon, il n’a pas l’air méchant, ne le brusquons pas ! »

« Vous permettez, » lui dit-elle en tirant la soupe de son côté. Son interlocuteur ne répond que par un large sourire. Elle commence à manger. L’homme retire un peu le bol vers lui et le laisse au milieu de la table.
A son tour, il plonge sa cuillère et mange, mais avec tant d’amabilité dans le geste et le regard qu’elle le laisse faire, désarmée. Ils mangent à tour de rôle. Elle est décontenancée, son indignation a fait place à la surprise, elle se sent même un peu complice.

La soupe terminée, l’homme se lève, lui fait signe de ne pas bouger, et revient avec une abondante portion de frites qu’il pose au milieu de la table, l’invite à se servir. Elle accepte et ils partagent les frites. Puis il se lève pour prendre congé avec un ample salut de la tête et prononce l’un de ses premiers mots : « Merci ! »

Elle reste un moment pensive et songe à s’en aller. Elle cherche son sac à main, qu’elle a accroché au dossier de la chaise. Plus de sac !
Cet homme n’était qu’un voleur !

Elle s’apprête à demander qu’on le poursuive, lorsque ses yeux tombent sur un bol de soupe intact et froid, posé sur une table voisine, devant la chaise où est accroché son sac.  Il manque une cuillère sur le plateau…

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6 Responses
  1. Ceci s’appelle une novella
    Un texte ultra court où tout tient dans la chute , cette chute n’étant faite que des tous derniers mots.
    Difficile exercice, d’autant qu’ici on a un retournement de situation. Je dis bravo et merci pour ce morceau d’écriture bien léché – hors de la morale à en tirer-

  2. C’est fréquent ce barrage que l’on se met dans la tête pour se protéger. À force de ne plus y porter attention, on se fait vraiment avoir. Savoir donner ce que l’autre en attend à moindre mesure et le surprendre par autre chose, c’est rare et le vertige n’est jamais le même.

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