Le noble soufi et le don

On conte qu’un noble soufi de la ville de Sardhana, un jour qu’il faisait visiter ses haras à un voyageur de passage, entendit son visiteur dire, dans un soupir admiratif :
– Être aussi fortuné que vous, voilà qui ferait mon bonheur !

Cet homme ignorait les usages et la noblesse du nawab. Il fut donc étonné autant qu’émerveillé, à l’instant où il prit congé, de recevoir en or et en pierres précieuses la fortune de ce seigneur qui mit, dit-on, plus de dix ans à retrouver la belle aisance qu’on lui avait autrefois connue.

Or, comme on demandait à cet homme de bien pourquoi il avait fait un présent aussi fou à ce voyageur inconnu :
– Par fidélité à mes maîtres, dit-il, et à leurs traditions. Les soufis se donnent la peine, parfois une peine infinie, à instruire des gens de bien pauvre valeur. Pourquoi ? Parce qu’ils nous le demandent. Il n’y a aucune autre raison.

Et il raconta cette histoire.
Un jour, dit-il, Ali, le gendre du prophète, comme il combattait en duel, brisa l’épée de l’ennemi. Le désarmé, dans sa fureur, cria : « Que l’on m’en donne une autre ! »
Ali tendit sa propre épée.
L’homme s’étonna grandement : « Comment peux-tu donner ton arme à celui qui veut te voir mort ? »
« C’est notre tradition, lui répondit Ali. Il ne sera pas dit que quelqu’un en ce monde m’ait demandé en vain ce que je peux donner ».

Henri Gougaud, L’Almanach

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