La jeune fille en deuil

Il était une fois une fille au grand cœur. Bonne, elle l’était, assurément. Qui pouvait dire le contraire ? Elle s’évertuait à bien faire, elle était serviable, aimante, trop sensible, inquiète d’un rien. Bref elle était infatigable à vouloir le monde parfait.

Or, le malheur tomba sur elle. Sa mère mourut dans ses bras, d’un coup de sang, un soir d’hiver. Elle en resta inconsolée. Le printemps revint. Pas pour elle. Elle pleurait et pleurait toujours. Qu’elle ouvre une armoire et revoie un vêtement de la défunte, elle s’agenouillait et pleurait. Qu’une voisine se souvienne, devant elle, du temps passé, à peine dit, pour le bénir, le nom de sa mère, elle pleurait.

Le curé, un jour, après vêpres (elle avait inondé de larmes sa robe noire et son missel), la prit par l’épaule et lui dit :
– Ma fille, allons, sèche tes yeux. Je sais bien, ta mère te manque. Tu voudrais la revoir, pas vrai ?
– Certes oui, monsieur le curé (elle renifla). Mais je ne peux.
Il se pencha à son oreille.
– Crois-tu cela ? Ecoute donc. Si je t’offrais de te conduire au seuil du village des morts, si tu pouvais voir un instant ses rues, ses maisons, sa fontaine, ses gens aussi, et parmi eux celle qui te fait tant souci, qu’en dirais-tu, ma bonne enfant ?
– Que vous êtes sorcier, mon père.
– Je le suis, fille, mais motus. Couche-toi ce soir à minuit et croise les mains sur ton ventre. Par la vertu du talisman que je te glisse entre les seins, tu partiras en songe vrai. Tu nous en reviendras vivante.
– Que Dieu le veuille, s’Il lui plait !

Le soir venu, à l’heure dite, chandelle éteinte, yeux fermés, la voici soudain qui s’éveille dans un vieux village inconnu. Il y fait doux, malgré la brume. Les gens vont par les rues pavées. Des vieilles, sur des bancs, tricotent. Des hommes jouent aux dominos à la terrasse de l’auberge. Elle n’ose parler à ces morts.
Elle cherche sa mère, elle l’appelle, toute timide, à voix d’enfant.
Elle la voit enfin qui s’en vient, courbée sur deux grands seaux qu’elle traîne, au bout des bras, pleins à ras bord. Elle est hargneuse, fatiguée.
– Que fais-tu là, mauvaise fille ?
– Je viens voir comment vous allez. Oh, ma mère, ma pauvre mère, permettez-moi de vous aider, ces fardeaux vous brisent l’échine !
– M’aider, folle, tu le ferais si tu cessais de me pleurer. Ces seaux sont remplis de tes larmes qu’il me faut charrier partout. Quand me laisseras-tu en paix ?

Elle s’éloigne dans la grisaille.
Sa fille revient à son lit.
Dès levée, le matin venu, elle s’en alla voir le curé. Elle lui conta le songe vrai.
Il dit :  – C’est bien.
Elle dit : – Merci.
Elle fit chez elle un grand ménage, manches troussées, jupons aussi.

Henri Gougaud, Le livre des chemins

Leave a Reply

Votre avis est le bienvenu