La bête des Bauges

Sur la route de Saint-Ours

mini

Le printemps avait bien du mal à s’imposer. Un timide soleil s’effaçait et laissait place à quelques flocons épars qui hésitaient à toucher le sol. La chaussée à peine humide les  acceptait un instant avant de les absorber.

La mini se régalait des virages mal relevés qui serpentaient le long du torrent qui dégringolait la montagne, amenant, dans un vacarme permanent, une eau cristalline libérée des champs de neige fatigués d’un trop long hiver.

Agrippé au volant de la mini, je me régalais aussi… Je m’appliquais à rétrograder avant chaque virage afin d’accélérer au maximum dans la courbe. Je sentais avec satisfaction la voiture qui accrochait à la chaussée et le moteur rugissait d’aise. Aucune circulation ne venait contrarier mon sentiment de plénitude. La route de Saint-Ours s’offrait à moi.

Une succession de panneaux routiers me sortit de mes rêves de Gérard Larousse : route rétrécie, défense de doubler, vitesse limitée, travaux sur deux kilomètres, cinquante… trente… feu tricolore à 300 m, circulation alternée, faisant tache sur les bas-côtés, là où l’herbe naissante se disputait la neige salie parfois rafraîchie du blanc des nouveaux flocons.

Feu tricolore à 100 m. Vitesse limitée à 30. Feu rouge. Une courte attente et je repartais à faible allure. La chaussée était revêtue d’un nouvel enrobé.

Un objet au milieu de la route attira mon attention.

Comme je m’approchais, réduisant mon allure, je vis que ce n’était pas un objet, mais plutôt une boule noire, couverte de piquants ? Un hérisson !?

Tétanisé, il s’était planté au milieu du danger, ni n’avançant, ni ne reculant, résigné comme le sont tous ses cousins, à attendre le passage lourd d’un camion qui ne laisserait sur la chaussée qu’une tache d’une existence à peine entrevue.

Je ne pouvais rester insensible à une destinée aussi cruelle…

Le contact

renardeau2Je lâchai le volant et quittai la petite voiture, laissant la portière largement ouverte, bien décidé à remettre le petit animal au-delà du fossé afin qu’il regagne la forêt toute proche pour se fondre dans son univers familier.

J’essuyai un flocon tombé sur mon nez et, m’approchant, je me baissai… » Mais, ce n’est pas un hérisson ! »

C’était bien une boule, mais de poils gris-noir, que l’humidité avait collés et raidis !

« Mais qu’est-ce que c’est que ça ? »

Avec hésitation, je le retournai afin de distinguer son museau et ses pattes recroquevillées : un petit museau assez pointu, des pattes fines et longues prolongées de griffes pointues.

Son cœur battait très fort et très vite soulevant son petit corps en rythme très rapide. Ses yeux étaient clos. Son ventre était garni d’un pelage plus clair et plus doux.

« Les salauds ! » Pensai-je très fort.

« Un petit chien !! Ils ont abandonné un chiot nouveau-né dans la forêt ! » « Au moins s’en débarrasser proprement ! « Proprement » si cela est possible…

Me revenaient en mémoire les petits chiots que nous avaient offerts notre bonne chienne Margotte… Comme ça, gris-noir, petites boules de poil indécises qui rampaient, frétillant de leur petit bout de queue, pour capter une mamelle salvatrice.

« Mais les petits chiots avaient des pattes plus grosses. » Songeais-je.

Je regardais le bois tout proche comme pour trouver un indice qui puisse m’aider, me renseigner sur l’origine de ce petit animal perdu, .à mille milles de toute contrée habitée…..

Point de Petit Prince pour me dire quels événements singuliers avaient conduit cette pauvre bête a l’abandon !

La route restait désespérément vide et les feux de signalisation dans un petit claquement sonore passaient du rouge au vert et du vert au rouge inlassablement, brisant le grondement sourd du torrent tout proche.

« Je ne peux l’abandonner une seconde fois !   

La Fromagerie.

« Hum…hum… » me dis-je.

Un peu perplexe, avec de multiples précautions, je saisis, à deux mains, le petit animal. Je sentais son petit ventre bien replet, tout rond, il était doux et chaud ! Il n’avait pas souffert de la faim.

Du bout de mes doigts, je sentis un tout petit bout tout sec de ce cordon brisé qui l’avait arraché à sa mère. Cette petite vie ne tenait même plus à un fil !

Je le posai délicatement sur la moquette grise de la mini. Le sol douillet et l’espace réduit le recevait dans un berceau improvisé bien singulier.

Je claquai la portière et démarrai perdu dans mes pensées…

Mon émotion avait décidé pour moi. La forêt, la route et son tracé sinueux avaient disparu. Je ne voyais plus que ce passager malgré-lui qui m’accompagnait vers le massif des Bauges…

Mon esprit était toujours dans cet état émotionnel intense, mêlant excitation, anxiété, espoir et peut-être un peu d’amour ? Quand je vis le panneau « Fromagerie de Saint-Ours ».

J’avais roulé sans m’en rendre compte. Mon passager semblait être apaisé, et résigné forcément !

« Je voudrais une galette et un pot de beurre, non, deux paquets de beurre et un pot de crème… un morceau de gruyère des Bauges…une demi tome de Saint-Ours… »

J’essayais de me rappeler la raison de ma présence dans cette fromagerie.

Je détaillais les achats que j’avais prévus, attendant le moment où j’allais interpeler la jeune femme en tablier blanc pour l’associer à mon émoi. Elle me souriait. Ce devait être une fille de la campagne, elle devait connaître les animaux et la vie à la ferme. Elle pourrait m’aider.

« J’ai trouvé un petit chien sur la route » lâchai-je finalement.

La conversation s’engagea et je lui contai les événements. Incrédule, elle consentit à m’accompagner à la voiture.

J’ouvris la portière, saisissant avec soin, l’animal, je lui présentai. « Vous croyez que c’est un chien ? »dit-elle.

Le Joli Bois

Etait-ce l’air frais ? La crémière, sortie précipitamment, tressaillit.

– » Vous croyez que c’est un chien  » reprit-elle

-« Ben c’est quoi ? »

-« Je sais pas. C’est possible, mais voyez ces longues griffes… »

-« Mais qu’allez-vous en faire ? » me dit-elle en regagnant le magasin.

Depuis l’instant où j’avais placé le petit chien dans la voiture, j’avais rejeté bien loin de moi cette question qui, diffuse, cherchait pourtant à s’imposer à mon esprit.

-« Il y a un refuge dans la vallée, ils recueillent chiens et chats abandonnés »

Feuilletant l’annuaire, elle griffonna un papier qu’elle me tendit :

Le Refuge du Joli Bois
32 chemin de Coulonne
Lopigneux

Je pris le chemin du retour. Je ne pouvais quitter des yeux mon passager. Assurément c’était un chiot,  « ils sont comme ça quand ils sont petits… et puis on n’a plus de chien depuis que l’Adèle repose dans notre jardin. » Mes intentions inavouées se faisaient jour.

Evidemment pour Elaine, il n’en était pas question. Alice et Corentin compatissaient et affichaient un soutien inconditionnel à leur grand-père. Je me résignai à emmener ce petit monde jusqu’au refuge du Joli Bois.

Un petit chemin encore enneigé nous mena devant un large portail surmonté d’une enseigne qui formait un arc « Refuge du Joli Bois ».

Un concert de jappements, d’aboiements nous accueillit. Tantôt rageurs, tantôts joyeux, les cris s’intensifiaient et se multipliaient à chaque pas que nous faisions.

Surmontant leur peur, Alice et Corentin, qui avaient tenu à m’accompagner, ne me lâchaient pas d’une semelle. Le concert redoubla quand je poussai le portail.

Derrière les grilles, des chiens de toutes sortes, racés ou corniauds, des grands, des petits, des poils longs, des blancs, des roquets, des molosses, des grands bergers…

Tous s’époumonaient et sautaient, certains faisant des bonds à toucher le plafond de leur box. Un labrador débonnaire, indifférent au tapage qui nous assaillait, nous conduisit jusqu’à une habitation. La partie supérieure de la porte était vitrée, une inscription « Bureau » invitait à entrer

A l’intérieur, chats, chiens, enfants semblaient s’agiter dans un joyeux remue-ménage. Je poussai la porte lentement.

– NOOON ! ! !

Un hurlement d’horreur me figea sur place !

Verdict

chiens« -Ben, vous pouvez entrer ! Maintenant. » Je poussai complètement la porte.

Un jeune boxer, haut sur pattes, débordant d’affection, de vitalité et de maladresse voulait me souhaiter la bienvenue.

« -Attention ! » s’écria la directrice, se dressant derrière son bureau.

Une fillette saisit le chiot par le col afin de le retenir et le serra contre elle.

« -Regardez ce que vous avez fait ! »

Trois chats impassibles, qui sur le bureau, sur le canapé, sur l’appui de fenêtre, me toisaient d’un air désapprobateur. Je baissai les yeux et vis que le sol fort heureusement carrelé, était repeint d’une mince couche jaunâtre, toute fraîche, formant un arc de cercle évasé  que j’avais consciencieusement étalé en ouvrant …

Le petit boxer s’était laissé aller juste derrière la porte !

« -Excusez-moi », bredouillais-je, »j’ai trouvé un petit chiot sur la route »

« -Montrez-le moi, donc ! »

Les deux fillettes m’accompagnèrent .Un jeune beauceron quémandait des caresses auprès d’Alice et Corentin. Le labrador fermait la marche. Je pris et serrais précieusement contre ma poitrine, mon petit protégé. Il consentit à ouvrir un œil. Tous les pensionnaires saluaient de plus belle notre cortège dans une effervescence de bonds et de cris. La directrice était venue à notre rencontre.

« -Un beau petit renard » dit-elle d’un ton calme. »J’en avais un lorsque j’étais enfant. »

Un renard ! Je n’y avais pas songé  une seconde ! Un renard se devait d’être roux, avec le ventre blanc et une queue en panache !

Les deux espiègles fillettes très excitées criaient : « On le garde ! On le garde! »

« – Il est en pleine forme. Il a quelques jours seulement  » dit-elle en l’inspectant avec attention.

Une des deux fillettes l’avait déjà adopté et le tenait serré contre son corps avec détermination. L’autre, triomphale, brandissait un biberon : -C’est moi qui lui donne à manger ! »

J’appris que les deux enfants devaient rester auprès de leur maman, au Joli Bois pour la durée des vacances.

« -Nous voilà engagés pour quinze jours « dit-elle sereinement. Puis, elle me confia : « -Il est interdit de recueillir, de nourrir, de soigner les renards. Ils font partie des nuisibles ! On devra procéder à son euthanasie. »

En quittant les lieux, je n’entendais plus les cris des chiens. Alice écrasait furtivement une larme. La neige s’était remise à tomber.

Qu’avais-je fait ?

Foxie

Le soleil était déjà haut dans un ciel sans nuages. Je terminais un petit jogging au bord du lac. Mon maillot était trempé de sueur. La journée s’annonçait fort chaude.

« Euthanasie », ce mot venait frapper à mon esprit comme une sentence sanctionnant mon inconséquence.

J’imaginais une renarde tapie dans les sous-bois, un peu effrayée, elle était aux aguets, attendant que la mini poursuive son chemin, afin de récupérer son petit…

Dix-huit mois s’étaient écoulés. La mini avait été vendue. Ces pensées demeuraient.

Sous les grands arbres, un rassemblement de véhicules attira mon attention. Des gens s’affairaient à installer des tréteaux et transportaient des cartons, des caisses et des objets qu’ils sortaient de leurs voitures.

Je m’approchai, un bric-à-brac d’objets improbables se mettait en place : des jouets, de la vaisselle dépareillée, des outils anciens, des ustensiles de cuisine, des verres, des flacons, des vêtements usagés, des vieux livres, du petit mobilier, des lampes…

Un véritable marché aux puces se déployait. Des jeunes gens joyeux s’activaient avec fébrilité. Certains installaient des parasols en prévision de la chaleur. Un jeune homme fixait une large banderole dans les arbres : « Le Refuge du Joli-Bois »…

« -C’est la brocante du Joli-Bois : les bénévoles collectent toute l’année des objets de toute sorte », m’expliqua-t-il, « tous les bénéfices vont au financement du Refuge ».

Je m’intéressai ostensiblement aux différents étals, mais n’y tenant plus, j’interpelai une jeune dame qui terminait de ranger son stand :

– » Au refuge, vous avez eu un petit renard l’année dernière, au printemps ? »

– « Oui, c’est Foxie ! Les enfants de la directrice s’en occupaient comme d’un bébé ! Elles revenaient tous les week-ends pour le soigner et ne pouvaient plus s’en détacher ! »

« -C’est moi qui vous l’avait apporté ! »

La patronne n’avait pas eu le cœur à le faire piquer. Alors, il avait été transporté dans un panier, dissimulé  sous des couvertures et franchit clandestinement la frontière. Il a été accueilli dans un parc animalier en Suisse.

Ambassadeur de la forêt, il est en compagnie des autres animaux de nos montagnes. Les filles ne manquent pas une occasion d’aller le voir.

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Foxie est un renard superbe !

 Jean-Claude Furst
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