Kofi voulait devenir guerrier

Être de ces guerriers-chasseurs à la parole rare et sûre, secrètement aimés des femmes et respectés des paysans, voilà ce que voulait Kofi. Il en avait toujours rêvé. Enfant, à peine savait-il se tenir ferme sur ses jambes qu’il imitait leur marche lente, leur fierté, leurs regards de haut. Il était maintenant à l’âge où il pouvait enfin prétendre à être admis parmi ces forts. Il avait appris à chasser aux côtés des maîtres du clan, à manier l’arc, la sagaie, à garder l’affût sous le vent aussi longtemps qu’il le fallait. Il était prêt. Il le savait.

Ce matin-là, dernière épreuve. Il devait seul, dans la savane, affronter un père lion. S’il s’en revenait chez les siens avec sa peau sur son épaule, il ferait partie de la caste. S’il échouait, « plutôt mourir », se disait-il la tête haute. Il avait vu rentrer bredouilles, le soir venu, quelques aînés. Les filles s’étaient détournées pour rire de leur pauvre mine. Ceux-là n’étaient plus bons à rien qu’à mener les troupeaux à l’herbe, ou vivre courbés sur leur champ. Il ne serait jamais des leurs.
Il s’en fut sans se retourner dans la brume du petit jour. Il connaissait bien le pays. Sous une falaise, vers l’est, au seuil d’une grotte cachée, un vieux père lion veillait sur son domaine aux arbres rares. Il l’avait souvent aperçu, errant derrière des buissons. Il y fut droit.

Il y parvint vers midi, à l’heure sans ombres. Il y faisait une chaleur à décourager les oiseaux. Il trouva le refuge vide. Il pensa : « Il est allé boire. » Il s’accroupit derrière un roc, il l’attendit, s’impatienta, courut enfin au marigot. Il n’y trouva qu’une gazelle. Elle détala quand il parut. Il s’en alla, rageur, parmi les hautes herbes. Il scruta les mille horizons, il appela. Ce fut en vain. Il s’inquiéta. Le ciel pâlit. Le soleil, à l’ouest, rougeoya. Il s’imagina revenir sans rien sur le dos. Il eut honte. Il ne savait plus où chercher. Il s’assit contre un arbre sec.

Ce fut alors qu’il l’aperçut, couché sur une pierre plate. C’était un lion prodigieux. Sa crinière était toute blanche. Kofi se ramassa, attendit son assaut. La bête resta impassible, les yeux à demi clos, luisants. Il cogna du pied, il gronda, il fit virevolter sa lance. L’autre ne bougea pas d’un poil. Comment cela se pouvait-il ? Un lion en danger attaque. Celui-là, non. Il l’observait. Le garçon fit un pas, puis deux. Il s’arrêta, il se pencha.

Il vit du sang sous le poitrail. Le lion ne l’attaquait pas parce qu’il n’en avait pas la force. Il était blessé. Il souffrait. Kofi se sentit envahi d’une bouffée de joie féroce. Il n’avait plus qu’à l’achever et s’en revenir au village avec cette crinière blanche, cette peau, ces griffes de roi. Quel accueil, quel triomphe et quelle haie d’honneur lui feraient les guerriers ! On lui demanderait de conter son combat.

Que dirait-il ? La pauvre vérité ? Impossible. Il s’assit dans l’herbe. Le lion l’observait toujours. Alors Kofi, dans son regard, lut des paroles silencieuses. Elles étaient simples, vraies, tranquilles. Elles n’avaient rien de douloureux.

– « Prends ma vie, garçon, disaient-elles, et ton clan sera fier de toi. Tu raconteras ton combat, tu l’inventeras, peu importe, on se plaira à t’écouter. Qui mettra ta parole en doute ? Personne, sauf qu’au fond de toi, tu sauras que tu as menti, que tu n’es pas celui qu’on croit. Veux-tu cela ? Si oui, tue-moi.
Sinon tu écoutes ton cœur, tu me laisses mourir tranquille, tu t’en retournes, le front bas, et tu fais honte à ta famille. Mais tu sauras au fond de toi que tu vaux bien plus qu’un guerrier. Choisis la route qui te va. »

Kofi resta toute la nuit auprès du lion magnifique. Au matin, il rentra chez lui. Il n’avait rien sur les épaules. Personne ne le salua. Il s’en alla droit à l’enclos où dormaient encore les bêtes.

Il fut berger. Rien que cela.
Henri Gougaud, Le livre des chemins

desirdetre.com
2 Responses
  1. C’est une histoire qui qui parle au cœur et non à la tête. Cela me fait du bien.
    Merci Marie

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