Conte taoïste : De l’usage de la tête ou des pieds

Un lettré qui n’avait pas fait carrière, quoique fort érudit, avait un besoin urgent d’une nouvelle paire d’escarpins. Ses chaussures d’apparat étaient fort usées et il venait d’apprendre qu’il serait bientôt présenté à l’empereur, insigne faveur qu’il attendait depuis si longtemps et qui lui vaudrait sans doute quelque promotion. Il espérait même avoir l’honneur d’un emploi à la Cité interdite.

Il se trouvait trop occupé par ses affaires publiques et domestiques pour aller lui-même en ville à la boutique du cordonnier. Il prit donc les mesures de ses pieds, les nota soigneusement sur une feuille de papier avec des indications très précises sur la forme, la matière et les couleurs désirées. Puis il confia le papier à un serviteur.

Notre mandarin reçut, peu après, la visite de l’un de ses collègues. Au cours de la conversation, celui-ci, qui avait ses entrées au palais impérial, non seulement lui apprit quelle était la dernière couleur à la mode à la Cour mais lui certifia aussi que celle qu’il avait choisie pour ses escarpins était détestée par l’empereur !

Le lettré, affolé, voulut aussitôt changer la teinte des souliers qu’il venait de commander. Sa femme et tous ses serviteurs étaient sortis. Celui qu’il avait envoyé n’était pas près de rentrer car il avait d’autres courses à faire. Comme il avait peur que le cordonnier se mette bientôt à l’ouvrage, qu’il lui compte la matière première et le travail commencé, et comme il était assez pingre, il décida d’aller lui-même au plus vite changer la commande.

Le fonctionnaire traversa la moitié de la ville, entra dans l’échoppe du savetier et lui indiqua la nouvelle couleur.

– Pendant que vous êtes là, demanda poliment le cordonnier, pourriez-vous essayer ce modèle pour que je puisse voir comment il vous va ?

– Mes indications ne sont-elles pas assez claires ? s’indigna le mandarin.

– Oh, vous savez, continua l’artisan, il n’y a rien de plus délicat qu’habiller un pied. Aucun ne ressemble à l’autre, le droit est souvent plus fort que le gauche…

– Écoutez, coupa sèchement son client irrité, moi, je fais plus confiance à ma tête qu’à mes pieds, et, de toute façon, je n’ai pas le temps !

Et il ressortit aussi sec en claquant la porte.

Au cours de son entrevue avec l’empereur, le mandarin avait un air très pincé. Il faut dire que ses pieds étaient à l’étroit dans ses escarpins flambant neufs ! Le Fils du Ciel le trouva peu loquace, et surtout, trop peu avenant pour en faire un courtisan.

Savoir ce que l’on sait

Et savoir ce que l’on ne sait pas,

Voilà la véritable intelligence.

 

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