Au temps des rois bénis

On raconte qu’un roi se prit un jour d’amour pour l’épouse d’un serviteur. Il chargea donc l’époux d’une course lointaine et s’en fut visiter la femme désirée.
Il entra fièrement chez elle, ôta sa ceinture, ses gants, et sans autre cérémonie s’en fut s’asseoir au bord du lit. Elle comprit aussitôt ce que voulait le maître. Elle s’effraya.

Elle dit simplement, fière, droite :
– A propos de celui que la passion rend fou, un poète a écrit :
« Que vaut un roi lion qui s’abaisse à manger dans la niche du chien » ?

Le roi baissa la tête et, honteux tout à coup, s’en fut sans autre mot. Quand le serviteur s’en revint, il trouva les gants oubliés, au pied du lit, par le monarque.
Il comprit, jugea mal, répudia son épouse et s’enfonça dans un chagrin plus profond qu’un puits du désert.

Le roi, le voyant dépérir, lui demanda quel coup du sort ruinait son bonheur d’être au monde. L’homme répondit :
– Majesté, j’avais un jardin magnifique, aux fontaines intarissables, aux fruits doux en toutes saisons, aux fleurs sans cesse épanouies. Hélas, j’y ai trouvé, voici quelques journées, les traces d’un lion. Il a tout ravagé. Je ne peux plus y vivre.

– Ami, lui dit le roi, il est vrai qu’un lion s’est introduit chez toi. Mais il n’est resté qu’un instant. Il n’a pas troublé tes fontaines, n’a pas goûté au moindre fruit. Ton jardin est resté aussi beau qu’il le fut. Moi, je n’en ai pas de semblable.
Il sourit à son serviteur et son serviteur lui sourit.

C’était au temps des rois bénis.

Henri Gougaud, L’Almanach

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